• - Bertolt Brecht - Poème : Je vis un temps de guerre...

    UNE PREMIÈRE VERSION...

    Je vis un temps de guerre. Je vis un temps sans soleil.

    Seul celui qui ne sait pas
    est un homme capable de rire. Ah ! triste temps présent
    où parler d’amour et de fleurs c’est oublier tant de gens
    qui souffrent tant de douleurs.

     

    Tout le monde dit que je dois
    manger et boire mais comment vais-je boire si je sais que ce que je mange
    et ce que je bois je le prends
    à un frère qui a faim,
    à un frère qui a soif,
    à un frère.

     

    Mais même ainsi,
    je mange et je bois, même ainsi, c’est la vérité. De vieilles croyances disent
    que vivre ce n’est pas lutter,
    que le sage
    est celui qui arrive à répondre au mal par le bien. Celui qui oublie
    la volonté propre, celui qui accepte

    de ne pas réaliser ses désirs, celui-là est
    considéré par tous comme un sage.

    C’est ce que je vois toujours et à cela moi je dis non !

    Je sais qu’il faut vaincre, je sais qu’il faut lutter, je sais qu’il faut mourir, je sais qu’il faut tuer.

    C’est un temps de guerre. C’est un temps sans soleil.

    J’ai vécu à la ville aux temps
    du désordre, j’ai vécu au milieu des miens aux temps des rébellions. C’est ainsi que j’ai passé les années qui m’ont été données.

    Que ceux qui suivent mon chemin et qui verront la terre heureuse n’oublient pas ce temps
    notre temps de guerre.

    Pendant que nous préparons le chemin de l’amitié,

    nous ne pouvons être amis du mal, au mal il faut faire du mal.
    Si tu arrives à vivre
    ce temps d’égalité

    où l’homme aidera l’homme tu connaîtras la liberté.

    C’est un temps de guerre. C’est un temps sans soleil.

    Bertolt Brechtpage3image3696 page3image3856page3image4824 page3image4984

    UNE VERSION QUI SEMBLE PLUS COMPLÈTE ET MIEUX TRADUITE...

    Ci-joint une autre version en trois strophes du poème de Brecht.
    Ce poème s'adresse aux jeunes générations. Brecht l'a écrit en exil durant la seconde guerre mondiale.
    En comparant ces deux versions (et il y en sans doute d'autres) on peut voir que traduire un texte, qui plus est un poème, est un art difficile.
    Ce n'est pas pour rien que les Italiens disent des traducteurs : " traductore = tradittore" (le traducteur est un traitre)

    Alors attention aux traductions, et aussi aux risques d'instrumentalisations tendancieuses de textes sortis de leur contexte ...

    A ceux qui viendront après nous

    *I*
    Vraiment, je vis en de sombres temps ! Un langage sans malice est signe
    De sottise, un front lisse
    D’insensibilité. Celui qui rit
    N’a pas encore reçu la terrible nouvelle.

    Que sont donc ces temps, où
    Parler des arbres est presque un crime Puisque c’est faire silence sur tant de forfaits ! Celui qui là-bas traverse tranquillement la rue N’est-il donc plus accessible à ses amis
    Qui sont dans la détresse ?

    C’est vrai : je gagne encore de quoi vivre.
    Mais croyez-moi : c’est pur hasard. Manger à ma faim,
    Rien de ce que je fais ne m’en donne le droit.
    Par hasard je suis épargné. (Que ma chance me quitte et je suis perdu.)

    On me dit : mange, toi, et bois ! Sois heureux d’avoir ce que tu as ! Mais comment puis-je manger et boire, alors
    Que j’enlève ce que je mange à l’affamé,
    Que mon verre d’eau manque à celui qui meurt de soif ?

    Et pourtant je mange et je bois.

    J’aimerais aussi être un sage.
    Dans les livres anciens il est dit ce qu’est la sagesse : Se tenir à l’écart des querelles du monde
    Et sans crainte passer son peu de temps sur terre. Aller son chemin sans violence
    Rendre le bien pour le mal
    Ne pas satisfaire ses désirs mais les oublier
    Est aussi tenu pour sage.
    Tout cela m’est impossible :
    Vraiment, je vis en de sombre temps !

    *II*

    Je vins dans les villes au temps du désordre Quand la famine y régnait.
    Je vins parmi les hommes au temps de l’émeute Et je m’insurgeai avec eux.
    Ainsi se passa le temps
    Qui me fut donné sur terre.

    Mon pain, je le mangeais entre les batailles, Pour dormir je m’étendais parmi les assassins. L’amour, je m’y adonnais sans plus d’égards Et devant la nature j’étais sans indulgence. Ainsi se passa le temps
    Qui me fut donné sur terre.

    De mon temps, les rues menaient au marécage.
    Le langage me dénonçait au bourreau.
    Je n’avais que peu de pouvoir. Mais celui des maîtres Etait sans moi plus assuré, du moins je l’espérais. Ainsi se passa le temps
    Qui me fut donné sur terre.

    Les forces étaient limitées. Le but Restait dans le lointain.
    Nettement visible, bien que pour moi Presque hors d’atteinte.

    Ainsi se passa le temps Qui me fut donné sur terre.

    *III*

    Vous, qui émergerez du flot
    Où nous avons sombré
    Pensez
    Quand vous parlez de nos faiblesses Au sombre temps aussi

    Dont vous êtes saufs.

    Nous allions, changeant de pays plus souvent que de souliers, A travers les guerres de classes, désespérés
    Là où il n’y avait qu’injustice et pas de révolte.

    Nous le savons :
    La haine contre la bassesse, elle aussi Tord les traits.
    La colère contre l’injustice
    Rend rauque la voix.

     

    *
    Hélas, nous
    Qui voulions préparer le terrain à l’amitié
    Nous ne pouvions être nous-mêmes amicaux.*

    Mais vous, quand le temps sera venu Où l’homme aide l’homme,
    Pensez à nous
    Avec indulgence.

    - Bertolt Brecht - Poème : Je vis un temps de guerre...

    Télécharger « Je vis un temps de guerre-Bertold Brecht.pdf »

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